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    Analyse Stratégique

    Guide du CNB sur l'IA générative : ce que le Conseil National des Barreaux recommande aux avocats

    Décryptage complet du premier guide officiel de la profession sur l'utilisation de l'intelligence artificielle générative.

    22 février 202618 min

    Le Conseil National des Barreaux (CNB) a publié en septembre 2024 la première édition de son guide pratique sur l'utilisation des systèmes d'intelligence artificielle générative (IAG) par les avocats. Un document de référence, élaboré par le groupe de travail IA du CNB sous la responsabilité d'Hélène Laudic-Baron, vice-présidente de l'institution.

    Ce guide marque un tournant : pour la première fois, l'organe représentatif de la profession d'avocat en France prend officiellement position sur l'usage de l'IA générative dans la pratique juridique. Décryptage.


    Pourquoi ce guide est important

    Le CNB rappelle un chiffre frappant issu d'une étude Goldman Sachs : 44% des tâches juridiques pourraient être automatisées par l'IA générative, et près de 60% des emplois juridiques sont susceptibles d'être complétés par ces outils.

    Face à cette réalité, le CNB adopte une position claire : il ne s'agit pas de résister à la technologie, mais de l'encadrer par des recommandations et des bonnes pratiques pour que les avocats puissent l'utiliser de manière responsable et éclairée.

    « Il apparaît essentiel que les avocats s'approprient ces nouveaux outils et se familiarisent avec eux afin de mesurer ce qu'ils peuvent leur apporter pour, in fine, les déployer dans leur cabinet et les intégrer à leur process métier. » — CNB, Guide pratique IAG, 2024


    Les 3 axes du guide du CNB

    Axe 1 : comprendre l'IA générative

    Le guide consacre une première partie pédagogique à l'explication technique de l'IAG : conceptions symbolique et connexionniste de l'IA, architecture des transformeurs, mécanisme d'attention, et fonctionnement par prédiction du mot suivant.

    L'objectif est clair : un avocat qui comprend comment fonctionne l'outil est un avocat qui l'utilise mieux. Le CNB insiste sur le fait que l'IAG n'est ni un moteur de recherche, ni une encyclopédie, mais un système probabiliste de génération de contenu.

    Axe 2 : identifier les cas d'usage et les risques

    Le CNB identifie plusieurs cas d'usage concrets pour les avocats :

    • Rédaction de courriers, mails, newsletters et posts réseaux sociaux
    • Rédaction de parties de conclusions, consultations et contrats
    • Génération de clauses contractuelles
    • Réalisation de synthèses documentaires
    • Aide à la réflexion et recherche de nouvelles idées

    Mais le guide met également en lumière les risques majeurs :

    Les hallucinations : le CNB cite l'exemple désormais célèbre de l'avocat new-yorkais ayant cité 17 décisions de justice inexistantes générées par ChatGPT. Le guide donne aussi un exemple concret : une IAG citant correctement la référence d'un arrêt (Cass. soc., 28 nov. 2018, n° 17-20.079) mais en résumant une affaire complètement différente.

    Les biais de conception : biais présents dans les données d'entraînement pouvant mener à des discriminations (embauche, crédit, justice pénale).

    Les biais cognitifs de l'utilisateur : risque de formuler des requêtes orientées et de faire preuve de paresse intellectuelle face aux résultats.

    Les risques de confidentialité : réutilisation des données transmises par le propriétaire du modèle d'IAG pour entraîner son modèle.

    Les risques RGPD : collecte massive de données personnelles nécessaire au fonctionnement de l'IAG.

    → Approfondir : Les 12 points de vigilance RGPD avant d'adopter une IA juridique

    Axe 3 : les bonnes pratiques pour les avocats

    C'est la partie la plus opérationnelle du guide. Le CNB formule des recommandations précises :


    Les recommandations clés du CNB

    1. La règle d'or : le secret professionnel

    Le CNB est catégorique : l'avocat ne doit jamais communiquer des données couvertes par le secret professionnel à des IA génératives, sous peine de sanctions. C'est la première et la plus importante des règles.

    En pratique, le CNB recommande de :

    • Pseudonymiser systématiquement les données avant toute soumission à une IAG
    • Ne jamais transmettre de noms, prénoms, adresses ou toute donnée permettant l'identification
    • Remplacer les informations sensibles par des pseudonymes cohérents

    2. Utiliser le bon outil pour le bon usage

    Le CNB fait une distinction fondamentale :

    • Vous cherchez une information précise ? Utilisez un moteur de recherche
    • Vous souhaitez générer un texte, un résumé, une traduction ? Utilisez une IAG

    → Voir aussi : Comment choisir votre IA juridique en 5 étapes

    3. Maîtriser l'art du prompting

    Le guide consacre un chapitre entier à la formulation des requêtes (prompts). Recommandations principales :

    • Définir ses objectifs : quel résultat attendez-vous ?
    • Être clair et concis : commencer par un verbe d'action (« explique », « compare », « résume », « recherche »)
    • Préciser le contexte : juridiction, domaine du droit, public cible
    • Attribuer un rôle à l'IAG : « Tu es un avocat spécialisé en droit du travail »
    • Structurer la requête : utiliser des listes à puces, des étapes numérotées
    • Itérer : améliorer progressivement la réponse par des requêtes successives

    → Approfondir : Les 10 bonnes pratiques pour intégrer l'IA en cabinet

    4. Toujours vérifier les résultats

    Le CNB insiste : l'avocat devient un vérificateur et validateur du résultat généré par l'IAG. Le guide recommande de :

    • Vérifier systématiquement toutes les sources citées
    • Utiliser des IAG qui renseignent leurs sources
    • Garder son esprit critique face à des contenus en apparence vraisemblables
    • Ne jamais oublier que les IAG ne sont pas des moteurs de recherche

    5. Transparence et formation au cabinet

    Le CNB recommande la mise en place d'une charte informatique interne encadrant l'utilisation de l'IAG au sein du cabinet, incluant :

    • Communication claire sur les modalités et finalités de l'utilisation
    • Formation de tous les membres du cabinet (associés, collaborateurs, personnel)
    • Information sur les pratiques de sécurité et de confidentialité

    La position du CNB sur la formation

    Le CNB considère la formation à l'IA comme indispensable et identifie deux bénéfices stratégiques :

    1. Gain de productivité : optimisation des tâches chronophages (recherche juridique, analyse documentaire, synthèses)
    2. Utilisation responsable : capacité à évaluer les résultats, identifier les biais et hallucinations, garantir la fiabilité des informations

    Le guide souligne que tous les membres du cabinet doivent être formés, pas seulement les avocats : chaque personne doit comprendre quand et comment utiliser l'IAG dans le respect de ses obligations professionnelles, déontologiques et légales.

    → Découvrir : Nos formations en IA juridique pour avocats


    Ce que le CNB recommande en matière d'outils

    Sans citer de marques spécifiques, le CNB formule plusieurs recommandations importantes sur le choix des outils :

    • Privilégier les systèmes entraînés sur des données certifiées et officielles dont la liste est connue
    • Vérifier les conditions d'utilisation : exclusions de responsabilité, réutilisation des données
    • Prendre en compte la conformité RGPD et les recommandations de la CNIL
    • Consulter les recommandations de l'ANSSI en matière de sécurité des systèmes d'IA générative

    → Comparatif : Harvey AI vs Doctrine vs Claude Legal


    Le cadre réglementaire rappelé par le CNB

    Le guide s'inscrit dans un cadre réglementaire précis :

    • Le Règlement européen n° 2024/1689 (AI Act) du 13 juin 2024 qui définit l'IA et encadre ses usages
    • Le RGPD pour la protection des données personnelles
    • Les règles déontologiques de la profession d'avocat
    • Les recommandations de la CEPEJ (Commission européenne pour l'efficacité de la justice) sur l'utilisation de l'IA générative par les professionnels de la justice

    → Voir aussi : L'EU AI Act : ce que les avocats doivent savoir


    Notre analyse : un premier pas essentiel

    Ce guide du CNB constitue un premier pas salutaire dans l'accompagnement de la profession. Ses points forts :

    • Pédagogie : l'explication technique est accessible et bien structurée
    • Pragmatisme : les recommandations sont concrètes et opérationnelles
    • Prudence équilibrée : le CNB ne diabolise pas l'IA mais n'en minimise pas les risques

    Cependant, publié en septembre 2024, ce guide devra nécessairement être mis à jour pour intégrer les évolutions majeures de 2025-2026 : émergence des agents IA autonomes, adoption du legal privilege pour les juristes d'entreprise, et explosion des outils spécialisés comme Harvey AI, Doctrine ou Claude Legal.

    Le CNB annonce d'ailleurs que ses commissions compétentes se prononceront prochainement sur l'impact de l'IA sur les règles de déontologie, la relation client et la communication.

    → Tendances 2026 : Les 5 tendances IA juridique qui transforment la profession


    Ressources et liens utiles


    Sources : Conseil National des Barreaux, EUR-Lex, CNIL, ANSSI, CEPEJ, Goldman Sachs, rapport « IA : Notre ambition pour la France » (Aghion & Bouverot, 2024)

    À propos de Gaius : Notre équipe de formateurs en IA juridique accompagne les avocats et juristes dans leur transformation numérique. Retrouvez nos analyses et formations sur www.gaius-tech.com et sur notre page LinkedIn.